« Seigneur, à qui irions-nous ? vous avez les paroles de la vie éternelle. » (Jn 6,68)

" Le Christ n'enlève rien et il donne tout " (Benoît XVI)

Notre dame du Sacré Coeur

" Monsieur l'abbé, vous pouvez nous raconter des histoires? "

Au camp d'été, deux louvettes, élèves du catéchisme pendant l'année, se souvenaient que leur aumônier racontait de saintes histoires pour illustrer les cours du mercredi après-midi. Quand les activités leur laissaient un peu de répit et qu'elles voyaient au loin l'abbé, elles courraient vers lui et avec un grand sourire lui demandaient:

" Monsieur l'abbé vous pouvez nous raconter des histoires? "

Et monsieur l'abbé répondait:

"Vous voulez des histoires ? Venez on va s'asseoir à l'ombre. Connaissez vous celle de...?"

On s'asseyait et en quelques instants ce n'étaient pas deux mais cinq, six, dix louvettes qui accouraient pour écouter.

Bienvenue sur le blog "Histoires saintes" animé par un prêtre. Bien souvent les catéchistes cherchent à illustrer leurs leçons par des exemples et des histoires visant à captiver l'attention des enfants tout en gravant les vérités saintes dans leur esprit et dans leur cœur. Ce blog voudrait leur faciliter la  tache.

Publié par Histoires saintes

Lacordaire, De l'amitié en Jésus-Christ

DE L'AMITIÉ DANS JÉSUS-CHRIST

(Marie-Madeleine, Lacordaire, p 19-29, le Cerf, 2009J

L'amitié est le plus parfait des sentiments de l'homme, parce qu'il en est le plus libre, le plus pur et le plus profond. Dans les relations de la piété filiale et de l'amour maternel, l'enfant n'a pas choisi son père et sa mère; il est né d'eux sans lui, et, à mesure que son cœur s'ouvre avec sa jeunesse, il connaît davantage le besoin d'aimer par un acte qui le donne à qui il veut. Si ses parents, trop avertis de ce qui manque à l'affection du meilleur fils, s'efforcent de la conquérir par une faiblesse qui les rapproche de l'enfance, ils ne font ordinairement que se préparer plus d'ingratitude; et si, jaloux de cette sainte autorité que leur confie l'âge de la raison, ils l'exercent avec la virilité d'une tendresse qui n'oublie pas le devoir, l'enfant, plus docile, il est vrai, mieux dompté, mieux instruit de sa place, ne laisse pas cependant de concevoir cette crainte qui, toute filiale qu'elle est, arrête l'essor d'une trompeuse égalité.

À peine homme, avant même qu'il le soit, l'enfant de la plus aimable mère aspire à se séparer d'elle et à vérifier cette parole de l'Écriture, si douce et si terrible à la fois: L'homme quittera son père et sa mère, et il s'attachera à son épouse. Là, du moins, trouvera-t-il cette liberté du choix qui est une des conditions de l'amour? Il s'en faut bien. Mille circonstances impérieuses désignent à l'homme la compagne de sa vie. La naissance, la fortune, le hasard lui dictent des lois au moment où son cœur seul devrait commander, et, victime couronnée de roses amères, il s'avance à l'autel pour tout promettre et pour donner bien peu. Que de noces où l'amour est absent! Que de foyers domestiques qui n'ont pour dieux lares que l'indifférence mal déguisée! Et si vraiment les deux âmes se sont parlé, si la rare étincelle d'une commune affection a illuminé les deux serments, que de pièges dans ce bonheur et que de causes dans sa caducité précoce !

L'amour conjugal, le plus fort de tous pendant qu'il subsiste, a cependant une infirmité qui naît de son ardeur même. Les sens n'y sont point étrangers. C'est la beauté du corps qui en est le principal aliment, et cette beauté, courte et fragile, n'est pas même assurée de garder, tant qu'elle dure, l'empire sur le cœur qu'elle a subjugué. Trop souvent, lorsque le monde l'admire encore, elle a perdu la félicité de son règne, et la foule lui offre des vœux qui tombent sur une ruine secrète et douloureuse. Cette belle tête ne dit plus rien à qui l'avait adorée, et un horrible abandon, un abandon inconnu qu'on ne peut pas même plaindre, succède à l'enivrement d'un culte qui s'était promis l'immortalité. Que si le charme se prolonge autant que sa cause, cette cause elle-même ne tarde pas à se flétrir. La jeunesse, qui est un élément nécessaire de la beauté sensible, se hâte vers sa fin, et c'est vainement que l'art lutte contre une décadence qui est inexorable. L'époux veut se faire illusion; il se la fait quelque temps. Mais il vient une heure où elle n'est plus possible, et l'amour, qui tenait à ce fil délicat des traits et des couleurs, n'évanouit peu à peu en recherchant encore ce qu'il aimait hier.

L'amitié, quand elle est vraie, n'est pas susceptible de ces revers de fortune. Fondée sur la beauté de l'âme, elle naît dans des régions plus libres, plus pures et plus profondes que toute autre affection. Ce n'est pas le sein d'une femme penchée sur un berceau qui lui donne le jour; elle n'a pas pour portique un contrat qui lie des intérêts, et que sanctionne un autel dont le feu contient des cendres; elle sort de l'homme par un acte de suprême liberté, et cette liberté subsiste jusqu'à la fin, sans que jamais la loi de l'homme ou la loi de Dieu en consacre les résolutions. L'amitié vit par elle-même et par elle seule; libre dans sa naissance, elle le demeure dans son cours. Son aliment est une convenance immatérielle entre deux âmes, une ressemblance mystérieuse entre l'invisible beauté de l'une et de l'autre, beauté que les sens peuvent apercevoir dans les révélations de la physionomie, mais que l'épanchement d'une confiance qui s'accroît par elle-même manifeste plus sûrement encore, jusqu'à ce qu'enfin la lumière se fasse sans ombres et sans limites, et que l'amitié devienne la possession réciproque de deux pensées, de deux vouloirs, de deux vertus, de deux existences libres de se séparer toujours et ne se séparant jamais. L'âge ne saurait affaiblir un tel commerce ; car l'âme n'a point d'âge. Supérieure au temps, elle habite le lieu éternel des esprits, et, tout attachée qu'elle est au corps qu'elle anime, elle n'en connaît pas, si elle le veut, les défaillances et les souillures. Et même, par un privilège admirable, le temps confirme l'amitié. À mesure que les événements passent sur la vie de deux amis, leur fidélité s'affermit par l'épreuve. Ils voient mieux l'unité de leurs sentiments au choc qui aurait pu la détruire ou l'ébranler. Comme deux rochers suspendus au bord des mêmes vagues et leur opposant une résistance qui ne fléchit jamais, ainsi regardent-ils le flot des années attaquer en vain l'immuable correspondance de leurs cœurs. Il faut vivre pour être sûr d'être aimé.

Mais n'est-ce point un songe? L'amitié est-elle autre chose qu'un nom sublime et consolant? Il y a des mères qui aiment leurs fils ; il y a des épouses qui aiment leurs époux. Ce sont des liens imparfaits, mais ils

existent: l'amitié existe-t-elle ? N'est-ce pas une fleur de la jeunesse qui se flétrit avant le printemps? N'est­ce pas un de ces nuages d'or qui apparaissent au lever du matin, et qui ne voient jamais le soir?

J'ai cru longtemps que la jeunesse était l'âge de l'amitié, et que l'amitié elle-même était comme le gracieux préambule de toutes nos affections. Je me trompais. La jeunesse est trop légère pour l'amitié; elle n'est encore assise ni dans ses pensées ni dans ses volontés, et elle ne peut, en se donnant, que donner l'espérance. D'une autre part, la maturité est trop froide pour ce grand sentiment; elle a trop d'intérêts qui la préoccupent et l'enchaînent. Il lui manque la généreuse liberté de l'être qui n'appartient pas encore au monde, et aussi cette naïveté qui croit, cet élan qui se livre, cette indépendance qui ne craint rien de la vie. Dois-je donc rétracter le titre même de ce chapitre et inscrire l'amitié parmi les rêves de la postérité d'Adam? Mais l'Évangile m'arrête, ma propre histoire m'arrête aussi. Sans doute j'ai laissé sur le chemin, comme des dépouilles profanées, bien des affections qui m'avaient séduit; j'ai vu périr dans mon cœur l'immatérielle beauté de plus d'une âme aimée. Cependant il me serait aussi difficile d'être incrédule en amitié que de l'être en religion, et je crois à l'attachement des hommes comme je crois en la bonté de Dieu. L'homme trompe, et Dieu ne trompe jamais; c'est là leur différence: l'homme ne trompe pas toujours, c'est là sa ressemblance avec Dieu. Créature faible et faillible, son amitié a d'autant plus de prix qu'il la conçoit et la porte dans un vase plus fragile. Il aime sincèrement dans un esprit sujet à l'égoïsme; il aime purement dans une chair corrompue; il aime éternellement dans un jour qui finit: je le crois et je le sais. Sauf la première enfance, aucun âge n'est impropre à l'amitié. La jeunesse y apporte plus de promptitude dans la sympathie, la maturité plus de constance, la vieillesse plus de détachement et de profondeur. Ni le rang, du reste, ni la fortune, ni rien de ce qui sépare les hommes n'a ici d'action. On a vu des rois aimer un de leurs sujets, des esclaves s'attacher à leur maître. L'amitié naît de l'âme dans l'âme, et l'âme ne compte que par elle-même. Une fois qu'on se rencontre là, tout disparaît: comme un jour et bien mieux, lorsque nous nous rencontrerons en Dieu, l'univers ne sera plus pour nous qu'un spectacle oublié. Mais il est difficile de se rencontrer en un lieu aussi lointain que l'âme, aussi caché derrière l'océan qui l'entoure et sous la nuée qui le couvre. L'Écriture dit de Dieu qu'il habite une lumière inaccessible; on peut dire de l'âme qu'elle habite une ombre impénétrable. On croit y toucher, et c'est à peine si la main qui la cherche a saisi la frange de son vêtement. Elle se contracte et se retire au moment où l'on se croit sûr de la posséder, tantôt serpent, tantôt colombe craintive, flamme ou glace, torrent ou lac paisible, et toujours, quelle que soit sa forme ou son image, l'écueil où l'on se brise le plus et le port où l'on entre le moins. C'est donc une rare et divine chose que l'amitié, le signe assuré d'une grande âme et la plus haute des récompenses visibles attachées à la vertu.

Aussi ne pouvait-elle être étrangère au christianisme, qui a élevé les âmes et créé tant de vertus. Lorsque deux époux chrétiens, par exemple, ont trouvé dans leur foi le principe de leur fidélité, Jésus-Christ, qui a béni leur amour, ne lui a pas promis une immortelle durée. Car rien de ce qui est sensible n'est immortel. Mais si les ardeurs du sang s'affaiblissent en même temps que la beauté se ternit, cela même, au lieu d'être le signe d'une décadence, est l'avant-coureur d'un progrès. L'âme ne se déprend pas parce que le corps perd de ses liens; la confiance, l'estime, le respect, l'habitude d'une intime et réciproque pénétration, maintiennent dans les cœurs le foyer d'une affection qui s'affermit en se purifiant. La tendresse survit sous une nouvelle forme. Ce n'est plus l'émotion terrestre d'autrefois, mais le tressaillement divin des esprits aidé par le souvenir d'une jeunesse qui fut pure en même temps que charmée. La couronne des vierges descend des hauteurs sacrées du mariage chrétien sur le front des époux, et ils chantent ensemble un cantique que la mort même ne fait pas taire, parce que l'éternité, qui le leur prête ici-bas, le leur rend dans le sein de Dieu. Au lieu de ces délaissements horribles auxquels la chair flétrie condamne le cœur vivant, l'amitié se lève de la couche nuptiale refroidie comme un lis parfumé de l'amour qui n'est plus, et la vieillesse même, embaumée de ce parfum qui la transfigure, se penche vers la tombe comme ces arbres séculaires qui ont réservé pour leurs dernières années leurs plus belles fleurs et leurs meilleurs fruits. L'amitié est, dans le christianisme, le terme et la récompense suprême de l'amour conjugal.

Elle l'est aussi des vertus de la jeunesse. Lorsqu'un jeune homme, aidé de cette grâce toute-puissante qui vient du Christ, retient ses passions sous le joug de la chasteté, il éprouve dans son cœur une dilatation proportionnée à la réserve de ses sens, et le besoin d'aimer, qui est le fond de notre nature, se fait jour en lui par une ardeur naïve qui le porte à s'épancher dans une âme comme la sienne, fervente et contenue. Il n'en recherche pas en vain longtemps l'apparition. Elle s'offre à lui naturellement, comme toute plante germe de la terre qui lui est propre. La sympathie ne se refuse qu'à celui qui ne l'inspire pas, et celui-là l'inspire qui en porte en lui-même le généreux ferment. Tout cœur pur la possède, et par conséquent tout cœur pur attire à lui, n'importe à quel âge. Mais combien plus dans la jeunesse! Combien plus lorsque le

front est paré de toutes les grâces qui attendrissent, et que la vertu l'illumine de cette autre beauté qui plaît à Dieu lui-même! Ainsi parut David à Jonathas le jour où David entra dans la tente de Saül tenant la tête du géant dans sa main droite, et qu'interrogé par le roi sur son origine, il lui répondit: «Je suis le fils de votre serviteur Isaïe, de Bethléem. » Aussitôt, dit l'Écriture, l'âme de Jonathas s'attacha à l'âme de David et Jonathas l'aima comme son âme (1 R, 18, 1). Singulier effet d'un seul regard! Tout à l'heure encore David gardait les troupeaux de son père, Jonathas était sur le seuil d'un trône, et en un instant la distance s'efface; le pâtre et le prince ne font plus, selon l'expression même de l'Écriture, qu'une seule âme. C'est que dans ce jeune homme tout pâle encore des faiblesses de l'enfance, et tenant néanmoins d'une main virile la tête sanglante d'un ennemi vaincu, Jonathas a deviné le héros, et que David, en voyant le fils de son roi se pencher vers lui, sans jalousie de sa victoire et sans orgueil du rang, a reconnu dans ce mouvement généreux un cœur capable d'aimer, et digne par conséquent de l'être.

Chez les anciens, ni l'amour conjugal ni le charme de la jeunesse ne pouvaient produire cette amitié chrétienne dont nous venons d'esquisser les traits. La femme y était trop abaissée pour se soutenir dans l'attachement de l'homme par le seul effet de la confiance acquise et de l'estime inspirée; sa puissance tombait avec sa beauté, et il était rare qu'elle pût se survivre à elle-même dans un sentiment plus parfait. La vieillesse, si magnifique et si touchante dans le christianisme, ne lui apportait avec les flétrissures du temps que les outrages de l'abandon: heureuse quand une place lui restait au foyer domestique, sous la protection d'une loi moins dure que le cœur de son époux.

Quant au jeune homme de l'Antiquité, trop peu chaste pour être aimé, il ne pressentait guère dans le transport de ses passions, quelles qu'elles fussent, les purs épanchements d'une ardeur irréprochable. Il aimait avec ses sens bien plus qu'avec son âme, et si le nom de l'amitié lui était connu, parce que l'homme n'a jamais ignoré ni corrompu tout à fait sa nature, il lui manquait pourtant, sauf peut-être en de rares exceptions, ce coup d'archet qui a fait jaillir en nous la source des affections sans tache. Jésus-Christ n'est pas le premier père de l'amitié parmi les hommes; elle existait au paradis terrestre, lorsque Adam et Eve, couverts encore de leur innocence comme d'un voile, se promenaient ensemble sous le regard de Dieu, épris l'un pour l'autre d'un sentiment dont la tendresse égalait la pureté. Mais ce ne fut là qu'un jour, qu'une heure peut-être; bientôt la chair, effrayée d'elle-même, s'enveloppa d'ombres tristes, et l'homme n'aima plus comme il avait aimé. Seulement il emporta de ce premier amour dans les fanges de son exil un souvenir qui le suivait partout; et quand le Fils de Dieu vint pour le sauver, nul d'eux ne s'étonna que l'Évangile fût un livre d'amour, et l'amour le livre du salut. Jésus-Christ n'a créé ni la tendresse ni la pureté, ces deux choses divines dont notre cœur fut pétri; mais il nous les a rendues. Il a aimé comme on n'aimait plus, et, entre tant d'amitiés dont il nous a restitué le secret, j'en veux indiquer une dont aucune trace ne se retrouve avant lui.

Jésus-Christ a aimé les âmes, et il nous a transmis cet amour, qui est le fond même du christianisme. Aucun chrétien véritable, aucun chrétien vivant ne peut être sans une parcelle de cet amour qui circule dans nos veines comme le sang même du Christ. Dès que nous aimons, que ce soit dans la jeunesse ou dans l'âge mûr, comme père ou comme époux, comme fils ou comme ami, nous voulons sauver l'âme que nous aimons, c'est-à-dire lui donner, au prix de notre vie, la vérité dans la foi, la vertu dans la grâce, la paix dans la rédemption, Dieu enfin, Dieu connu, Dieu aimé, Dieu servi. C'est là cet amour des âmes qui se surajoute à tous les autres, et qui, loin de les détruire, les exalte et les transforme jusqu'à en faire quelque chose de divin, tout naturels qu'ils soient par eux-mêmes. Or il arrive que l'amour des âmes conduise à l'amitié. Quand on a été près d'une pauvre créature déchue l'instrument de la lumière qui lui révèle sa chute et qui lui rend son élévation, cette cure sublime d'une mort qui devait être éternelle inspire quelquefois aux deux âmes un indéfinissable attrait né du bonheur donné et du bonheur reçu. Et si la sympathie naturelle s'ajoute encore à ce mouvement qui vient de plus haut, il se forme de tous ces hasards divins tombés dans de mêmes cœurs un attachement qui n'aurait pas de nom sur la terre, si Jésus-Christ lui-même n'avait pas dit à ses disciples: Je vous ai appelés mes amis. C'est donc l'amitié. C'est l'amitié telle que Dieu fait homme et mort pour ses amis pouvait la concevoir. Mais encore, parmi ces âmes avec lesquelles Jésus-Christ vécut et mourut, il y en eut qui furent l'objet d'une prédilection. Il les aimait toutes; mais il en aima quelques-unes plus que toutes. Ce fut là, en ce monde, le sommet des affections humaines et divines; rien n'y avait préparé le monde, et le monde n'en reverra jamais qu'une image obscure dans les plus saintes et les plus célestes amitiés.

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